J'écoute : Shostakovitch
Je regarde : Bergman
Je lis : Hermann Hesse
Je joue : Trop
Je mange : Trop
Je bois : Trop
Je cite : Le moins possible
Je pense : Ergo sum
Je rêve : J'ai une psy, merci. Même deux.
(mis à jour vendredi 12 septembre 2008 à 20:14)

12/10/2008

12/10/08 - 14:47

Mon corps saigne.
Les écorchures de ma conscience se font béantes.
Et mon corps saigne.
Fuite des illusions, écoulement des espoirs.
Le liquide se fait gluant.
Rouge sang, ma colère. Pourpre mon esprit.
Il est vain d'aimer alors à quoi bon ?
Mon corps saigne.
Je me vide de tout sens, en tous sens je suis vide.
Expérience du néant.
Nausée liquide, lymphatique.
Je me vide, mon corps saigne.
Et le cœur qui bat, vite.
Pour rien.
Inutile de crier on ne m'entend pas.
Seul, je saigne.
Compter sur moi, pour nager.
Dans la mare de sang qui souille le sol.
Nager.
Sang pur, esprit sale.
Manies, obsessions, dépressions.
Névroses d'une vie finissante.
Renaissance, lumières.
Lutter, calmer la douleur.
Apaisement de la saignée.
Purger, réparer, déboulonner.
Éparpillement de l'âme.
Mon corps saigne, stigmates.
Pulsations rapides, cœur en panique.
Jusqu'au bout, lutter.
Guerre sanglante.
Mourir pour de vrai.
Ressusciter.
J'ai vu des anges mais je n'y crois pas.
Mon corps saigne mais je ne le sens pas.
Ressentir, départ.
Advienne que pourra !
Demain sera un autre jour, hier ne sera pas.
Je tu serons vides.
Plus de sang, plus de pouls.
Long sommeil, tunnel.
Bientôt tout sera neuf.

12/10/08 - 14:08

Véridique...

Demandez aux enfants qui jouent dans la cour de mon immeuble où je me trouve et il vous répondront « soit à l'hosto soit parti faire des courses ».

12/10/08 - 13:59

Saint Jean de la Croix. Extrait.

"En quoi le prix de l’humain ?

L’amour court vers le divin !

1

Belle joie de mon enfance

Au printemps tout d’éternel ;

Mes yeux livrent en transparence

Un bonheur originel.

En quoi le prix de l’humain ?

Je me pensai non aimé,

De l’avenir j’ai eu peur ;

L’amitié vint ranimer

L’adolescent en torpeur.

L’amour court vers le divin !

2

Les élans de la jeunesse

À ma paix firent combat ;

L’inquiétude et la tristesse,

Jeux du mal, prirent le pas.

En quoi le prix de l’humain ?

Beau, je voulais exister,

La chair tentais de chérir ;

Dieu ne pouvait subsister

Qui m’empêchait de fleurir.

L’amour court vers le divin ! "

10/10/2008

10/10/08 - 20:11

Petite réflexion à moi-même sur la folie des hommes.

La crise financière mondiale a ceci d'effrayant qu'elle propage un vent de panique hystérique incontrôlable. Il est également intéressant de constater qu'il ne s'agit pas de la première crise financière que la planète rencontre mais que certains continuent à prêcher cyniquement la société capitaliste et l'ultra libéralisme financier, la dérégulation, la privatisation (sauvons les banques mais pas la Poste !), l'investissement budgétaire en faveur des catégories sociales les plus aisées alors que le niveau de vie baisse. Ces personnes qui sont sans doute inspirées d'une philosophie politique à la Richelieu auraient mieux fait d'approfondir la lecture de Tocqueville et de Rousseau. Le Léviathan de Hobbes montre le bout de son nez et nous tremblons devant lui... L'homme ne donne décidément que peu de sens à l'Histoire et à ses enseignements. Car pour anticiper et transformer le monde il me semble indispensable de le questionner et de le comprendre. Seulement la mode est au cynisme et à la gesticulation. On réforme à tours de bras sur tout et n'importe quoi tout en prenant bien soin d'oublier les questions essentielles qui demandent plus de courage que de gueule. Pauvre humanité qui dans la folie de la vitesse, de la consommation et de la globalisation se donne des dirigeants aussi inconséquents qu'incompétents ! Il est grand temps que cela change, urgence de la mutation. Et c'est peut-être le moment où la gauche, partout dans le monde, devrait prendre ses responsabilités politiques et morales. Vite l'aggiornamento idéologique, vite la réorganisation des structures, vite le renouvellement des générations. Qu'elle retrouve audace, fierté et pugnacité. Il y a quelques espoirs outre-atlantique mais la vieille Europe se montre décidément gâteuse dans son immobilisme apeuré. S'en remettre à Davos et à la BCE ? Autant courir à notre perte. Les grandes organisations mondiales telles l'ONU ou le FMI montrent sur plusieurs sujets (géopolitique et économique) la vacuité de leurs capacités d'action et de penser. Au moment de la multipolarisation des puissances, des conflits existants ou larvés, de la crise économique et écologique c'est particulièrement inquiétant.
Alors moi aussi je me mets à ressentir une sourde angoisse concernant la marche du monde, l'avenir collectif et le mien. Je regrette qu'on ait mal utilisé l'interventionnisme et tout laissé faire, tout laissé passer. La mondialisation heureuse n'a jamais existé, même pas au temps de l'humanisme ou des Lumières. Les grandes idées, les grandes nations, les progrès sont souvent nés d'une situation conflictuelle et délicate. Je ne crois pas à un « nouveau monde » ni au « grand soir » mais c'est l'heure des choix. Il nous faudra définir dans les prochains mois, les prochaines années , dans quelle civilisation nous souhaitons évoluer et tâcher d'observer le cours des événements avec conscience et recul puis prendre nos responsabilités. Car je crois au possible, à la réforme, à la transformation sociale. C'est mon vieux côté deuxième gauche et certainement aussi mes illusions messianiques.

10/10/08 - 17:12

Nouvelle année, bonne année !

Hier un homme a pénétré mon appartement par la fenêtre tandis que je dormais du sommeil des braves. Ce fut sans doute la plus agréable pénétration de ma vie.

La bourse chute. Je commence à m'inquiéter de la santé psychique de Papa. Un suicidaire dans la famille c'était déjà trop. La dernière fois que je l'ai vu il téléphonait frénétiquement à son courtier, il en avait presque les larmes aux yeux.

Je suis camé, pédé, socialiste, pessimiste, juif, bipolaire. Cependant, ces derniers jours ont été riches d'enseignements et je crois que je commence à construire gentiment ma nouvelle vie, l'énième nouvelle vie.

J'aime infiniment mes amis mais je m'inquiète sans cesse du cours de leurs vies et de leurs choix. La vie n'est-elle pas une grande farce ironique ?

Aliosha dort chez une amie pendant quelques jours et il semble particulièrement heureux. Il a des copains pour jouer. Je suis un mauvais papa...

J'ai abandonné l'idée de vouloir aimer. Il y a une fascination perverse dans l'envie d'aimer, quelque chose de profondément égoïste et narcissique.

J'ai abandonné l'idée d'être aimé. Le fait accompli que je ne séduise plus m'a encouragé à ne plus le tenter. Et paradoxalement c'est une forme de soulagement.

Cette nuit j'ai fait un rêve franchement pornographique. Le genre de rêve qu'on ne peut pas tout à fait rapporter à son analyste. Je devrais songer à « tirer un coup ».

En ce moment j'écoute Alex Smoke, ça change de Shostakovitch. Comme on me l'a suggéré hier il n'est pas impossible que je sois en train de changer, Mazel Tov !

Shana tova au fait.

10/10/08 - 01:02

Vagabondages 2

Marie s’ennuie, d’un insondable ennui. Métro gris et démarche plate, zigzagues entre les gens. Pas de direction, un seul but : marcher. Entraves à la pensée, fuite des idées, plus de plaisir à regarder. On n’attend pas, on passe. Marie s’ennuie, elle marche. Appauvrissement des décors et ces affiches publicitaires qui dégueulent leurs messages, et ces murs tout ruisselants d’eau sale. Plus de lecture dans les cafés, plus de cinéma. Plus d’envie. Et ce ciel qui lui tombe sur la tête, si chargé de nuages, si menaçant, terni par la pluie. Ou encore les paroles des amis qui n’ont plus de sens, les conversations qui défilent sans arrêt, une passivité impérieuse qui s’est emparée d’elle. Marie s’ennuie. Plus la force d’un appel au secours, plus de nécessité. Un absolu qui se vide et l’horizon qui se recroqueville. On s’enivre juste assez pour ne plus voir le temps couler. Marie marche.

Les cendriers pleins, la cendre à la cendre, teint neutre et cheveux en bataille devant la télévision éteinte. Coups de reins pour rien, colères blanches ; tout passe. Parfois on crie mais c’est creux, faites « ah », station assise et longue attente. Interminables chemins, improbables lieux où pendent des persiennes qui cachent des choses. Emerveillement violé, Marie s’ennuie. Et ces mots qui reviennent en raclant l’intérieur du crâne, lignes de fuite. Des douleurs, partout des douleurs, un flou engourdissant qui l’enveloppe. La tête qui se transforme en nasse. C’est la fin, des haricots c’est la fin. Elle se dit : « cendre, cendre ». Tout est mobile, volatil, impalpable. Marie dissoute et éparpillée par le vent. Mille morceaux de Marie coupés les uns des autres. Marie portée disparue.

C’est terrible et banal l’ennui, anonyme. Il y fait sec et froid, et on y croise des ombres familières. Alors pourquoi tout ce ramdam dans sa pauvre tête ? Qu’on en finisse une bonne fois pour toute. Ah c’est tellement mieux d’être extraordinaire, spécial ! Mais non, Marie s’ennuie, elle marche. Pas de bruit, pas feutrés. Se faufiler à tout prix dans le tourbillon de la vie et poser son oreille contre le sol pour entendre, rien. Sueurs et tremblements, feuille d’automne, Marie marche. Les regards qui la croisent glissent, comme un chat joue avant son repas, sans l’air d’y toucher. Des bouches qui s’embrassent ça et là et des rires qui éclatent, tout près. Il faut traverser, le guet à franchir, pour passer.

Des cafés remplis, on ne boit pas assez tant que ce n’est pas trop, Marie commande. Dépressions sauvages à l’ombre d’un réverbère, insultes fades. Ca sent la vinasse, du Bacchus raté, des couilles et peu d’esprit. Des flics veillent au coin d’une rue huppée, pardon, des agents de la force publique. Sarko plane, ainsi les bonnes gens sont bien gardées. Marie marche, comme elle s’ennuie… artères animées charriant leur lot de badauds braillards, lumières scintillantes sur la Tour Eiffel, Paris by night. Péniches de pauvres ères qui passent sous des ponts où couchent des gens, et des rats. Au loin passe un homme, il est lent comme un cargo sur la mer. Il parle seul tapis dans l’ombre, Marie s’arrête pour l’observer, il pleure.

Grandes surfaces béantes, mollets douloureux, Marie marche à travers les papiers gras et les petits étrons de chiens. C’est aussi ça la Ville lumière, de la merde au sol. Et ces travaux qui n’en finissent jamais, pour embellir quoi ? On recouvre les immeubles d’échafaudages métalliques, on gratte les portes cochères, on creuse. On achète, on vend, on loue, on squatte, on se débrouille. C’est comme ça. Tout ce monde qui frétille derrière les façades, ces mystères plus vraiment vierges qu’on titille délicatement pour ne pas les briser. C’est sauvage un mystère, gaffe ! Marie, elle, marche au milieu des immeubles qui se gondolent.

Marie camée sur un canapé à faire ses lignes qui se déforment. Courbes et sinueuses, filantes et fuyantes. Petit détour de la défonce, pause carburant. Marie marche, à nouveau, dans les rues d'un Paris à cinq heures. Et elles n'ont rien de chantant, juste désertes et sales. Elle croise ivrognes des fêtes d'un soir et clochards. Une vieille femme qui pousse un cadis dans lequel repose un petit chien, elle lui parle doucement. Marie émue. Elle marche, déchirée et perdue, en elle et tout autour. Voire double, tituber, éviter les lampadaires, c'est le jeu de Marie. Elle en veut encore, encore ! Elle dit. Trop tard, elle marche. Il commence à faire sec et froid, la ville se fait toute petite.

C'est sans doute la folie de Marie, marcher pour rien ni personne. Sans oublier cette phrase litanique, la cendre à la cendre, fixation. Sempiternel rappel des mots qui cognent dans la tête, boum boum. Marie marche, comme un allegro cadencé, une danse sans aucun sens. Cabrioles et pointes sur les trottoirs mouillés. « Dancing in the rain » version psychotique avec la chansonnette « good morning » trash, hymne des alcoolos, des toxicos, des homos...
Marie, petite folle place de mai.

Pont-Neuf. Ici et maintenant Marie s'assied. Eprise de la beauté calme du lieu elle observe la Seine. Saumâtre et tranquille elle coule comme Marie marche, régulière et sereine. Pause. Première perplexité incisive, Marie est seule et de nouveau animée d'une foule de pensées. Réanchaînement cognitif, âpreté des pensées pénétrantes. Bombardement intellectuel. Marie soudain envahie d'une obscène angoisse, dévorante et gloutonne. Pulsions, effroi. Et puis la Seine qui continue son long et inlassable chemin. Marie désemparée, les larmes inondant son beau visage. La Seine, Marie. Pause.

10/10/08 - 00:12

Je dois confesser ma peur. Elle germe en moi depuis des jours, une semaine peut-être. J'ai d'abord tenté de la masquer plus ou moins habilement, de la dissimuler sous un monceau de certitudes aussi lâches que primaires. Je pensais que tout disparaîtrait comme par enchantement, aussi facilement que l'on souffle une bougie. Ca va se calmer doucement je disais, petit à petit. Forcément.
Mais non, je retombe dans de vieux travers que je croyais avoir enterrés avec le temps. Ainsi le temps passe mais les turpitudes se reproduisent. Réaction en chaîne, souvenirs exhumés. Les démons que l'on ne cesse de chasser mais qui reviennent toujours par la fenêtre.
J'ai peur, je dis. De mes plaisirs solitaires et malsains. De l'habitude qui s'invite comme une vieille prostituée. De la contemplation du désespoir, de la morbidité chronique. Peur de ne pas m'en sortir quand bien même j'en aurais la volonté. Du tunnel infernal de la consommation passive.
Mais le fameux « croire » je ne le perds pas. J'ai toujours ces pulsions enivrantes de vie et de passion. J'aime les choses et les gens, même des vivants. Du fond de ma grotte j'observe la lumière qui pénètre et je distingue un peu plus le monde.

08/10/2008

08/10/08 - 16:21

Orgemont 2

Chet Baker, live à Bologne en 1985. Je n'ai rien à écrire et pourtant cette page blanche me lance comme un défi. Impérieux besoin de la remplir, de lui donner vie et sens. Je ne jouis rarement mieux que lorsque j'enfante des mots. Ils s'inscrivent sur mon écran à ma cadence puis forment le commencement de quelque chose qui deviendra une forme d'unicité, un début d'explication de ce qui se chamboule dans mon esprit perturbé. Il n'est pourtant pas aisé pour un être aussi dispersé que moi d'aligner des phrases qui signifient et qui ne se contentent pas d'exprimer. Le sens et le mouvement, il n'y a que ça de vrai. Je les vénère parce qu'ils sont ma mire, mon objectif, mes principes. Après tout, qu'est-ce que peut bien raconter d'intéressant et de vivant un bipolaire dépressif ? Peut-on réellement créer dans la dépression ? Peut-on saisir l'ensemble des cordes sensibles qui forment une histoire ? Il y a une différence notable entre raconter et donner corps. En suis-je capable ? Je ne pense pas. Je me contente de fulminer devant cette page blanche et je m'évertue à aligner des mots qui me permettent d'agencer, de construire ma pensée. Car je suis aussi un dépressif du mot.

C'est rudement chouette Chet Baker. Finesse de la voix, de l'instrumentation, richesse des accords. Ca invite à la plénitude, au confort. Vingt et une heure trente, dernier laps de temps pour fumer quelques cigarettes avant l'enfermement dans les chambres. Bien entendu je vais en profiter mais ça me met en colère, la restriction bornée et arbitraire me frustre. Mais comme tous les éternels insatisfaits je dois bien m'accommoder de la frustration. De toute façon je pars demain donc je compte bien enfumer ma chambre pendant la nuit.
Les patients. Mines patibulaires, vêtus de polaires, ils se retrouvent par paquets compacts pour fumer. J'avoue qu'ils me pétrifient un peu, j'ai peur que leurs maux ne viennent me contaminer, polluer la musique de mes pensées. Aussi je les évite le plus possible, dans la mesure de la politesse. Je suis très injuste car ce qui me gêne en premier lieu c'est leur différence, je ne suis pas comme eux. Et je ne le souhaite en aucun cas. Ma maladie, je la garde pour moi, je ne la jette pas au visage d'inconnus qui croisent mon chemin. Mes addictions sont discrètes circonstanciées. J'ai la pudeur des gens de bonnes familles qui chiale en silence.

La nuit. Un peu avancée. Je viens de passer du temps au téléphone avec le délicieux C. qui me prête toujours une oreille attentive et à la fois me raconte à chaque fois de nouvelles histoires plus cocasses les unes que les autres. Il est vivant C., mais il l'ignore encore. J'hésite à dormir, bien entendu je n'ai absolument pas sommeil et la perspective de patienter sur le matelas de mon lit m'insupporte. J'ai beaucoup de difficultés à lire ces derniers jours. Normal paraît-il. Manifestation de cette salope d'humeur qui me pourrit la vie. Demain je vais devoir faire un gigantesque pari. Choisir entre quelques semaines d'hospitalisation et un suivi en ambulatoire, avec tous les risques que cela encoure. En somme, jouer avec ma santé psychique. Quoi qu'il arrive il me faudra beaucoup de force pour affronter l'une des deux solutions. Et la force me manque, terriblement. Depuis un temps je vogue de cliniques à mon appartement en mettant en échec mes traitements, en m'enfonçant de plus en plus dans l'anarchie de la réussite. J'avoue que parfois je n'y crois plus, plus du tout. Et qu'il me vient à l'idée de tout abandonner, lâchement. Moi qui croit tellement au processus de la lutte, j'en viens à penser ça. Je suis pitoyable.

Et puis, un jour, il faudra réapprendre la confiance en soi, le désir de séduire, l'idée de se plaire assez pour avancer dans ses projets. Il me faudra enfin apprendre à vivre, tout simplement.

08/10/08 - 16:20

Orgemont 1

Blockhaus d'âmes errantes. Couloirs jaunes interminables. Entre patients grabataires et simples d'esprits. Je désespère. Long cargo qui s'abîme au rythme de lentes vagues. Carcasse mangée petit à petit par le sel, morceaux qui se détachent pour s'échouer sur une plage déserte. Petite mort débonnaire. On sort fumer sur une espèce de parking parsemé de pots de fleurs aussi chatoyantes qu'un vieux chrysanthème abandonné. Le souffle morne d'un abattement absolu s'empare du lieu tout entier, et il glace les gens. Dans ma chambre je pleure l'enfermement, la dramaturgie qui se joue contre moi. Pour aujourd'hui il n'y a pas d'issue possible, pas de lien même infime avec le monde. Coincé, comme un rat, comme un pestiféré. Je n'échange qu'avec les souris grises qui m'administrent mon traitement ou les grosses dames en blouses roses qui me servent leur bouillie. D'ailleurs je ne m'alimente plus, je n'en ai pas le goût. Je patiente invariablement sur le lit jusqu'à mon élargissement. Demain je serai dans un taxi en direction de la butterfly street chargé de tous mes bagages inutiles prêt à retrouver ma maladive solitude. Quitte à déprimer, autant le faire sous les yeux bienveillants de Jaurès et Freud. Et puis retrouver mon seul lien avec un monde qui se délite, Internet. Ses conversations loufoques, vaines, passionnantes ou rituelles. La possibilité, aussi, de rédiger mon improbable journal aussi intéressant qu'un arrêt du Conseil d'Etat.

Bientôt dix huit heures, je ne sais d'où j'ai pu tirer la capacité à résister à cette journée moribonde et à ma folle lassitude. Parfois je voudrais crever, cesser la comédie et répondre enfin à une de mes questions existentielles : Dieu porte t-il une barbe ? Sérieusement, quand on se pose la question du croire, on gagne en gravité et l'absence de réponse accroît de manière certaine une sourde angoisse. Angoisse intériorisée, angoisse somatisée et angoisse sublimée. On se transforme en être douloureusement présent à l'existence et en pessimiste gai. Parce qu'il n'y a souvent que l'humour pour nous sauver du profond mal-être d'une vérité muette.

Je les attends, les souris grises, avec mes pilules du bonheur. Je leur prépare mon plus beau sourire narquois teinté d'un mépris que je ne contrôle pas. Quelque part je les considère comme les complices de mes geôliers, comme les particules élémentaires d'un rouage qui me restreint dans ma liberté. Et dès que cette liberté se trouve limitée d'une façon ou d'une autre j'étouffe, il me faut m'évader à tout prix. Je crois que je commence à en peser le prix et je sais que je n'ai pas toujours les moyens. Plus les années passent, plus je deviens pauvre.
D'ailleurs mes capacités s'amenuisent, ma plume fléchie, mon humeur me trahit et mon foie commence à accuser le coup. Je vieillis mal et la putréfaction de l'esprit et du corps suit son chemin implacable.

06/10/2008

06/10/08 - 01:32

Garches 33

Accablé par la honte, la mésestime de soi, le dégoût de la fuite. Je me cache, j'ai peur, je mens. Je deviens de plus en plus toxico. Toujours plus, toujours meilleur, rituel parfait, culte du secret. Pour combattre rapidement et sans attendre cette crasse dépression qui me bouffe la tête j'ai recours au désenchantement des paradis artificiels. Litanie des jours meilleurs, effritement du croire. C'est maintenant devenu une habitude, un impérieux besoin. Jusqu'à que ça aille mieux, je me dis. Discrètement je récupère mes pochons, je les dissimule, j'en prends le plus grand soin pour ne pas perdre la moindre miette. Miette sacrée qui me fait monter en flèche aux croisées de l'éveil et de la contemplation. Elévation de l'esprit et puissance de la descente. Antagonisme fulgurant de l'immédiateté et de la durée. Peu de sommeil, nuits blanches à disperser mon énergie nouvelle. Journée mornes et comateuses à traîner ma carcasse frôlant le vide. C'est tout le paradoxe de la consommation, des moments flamboyants et d'autres terriblement mornes. Et ce sentiment pesant de culpabilité qui pèse sur mes épaules fragiles, ma fierté souillée. Les paradis artificiels sont un viol de la conscience et en même temps un formidable vecteur de l'en dehors de soi. Une altération parfaite qui soulage et à la fois déclenche le processus de créativité.
Pourtant je ne me cache rien. J'ai conscience que cette démarche participe de mon entreprise d'autodestruction avancée. De cet amour de l'Homme acharné qui me mène au dégoût de la vie. Pulsions morbides contre désir de vie. Lutte presque fratricide et éternelle.

Je pars demain pour une autre clinique et l'angoisse m'étreint. Cette angoisse légendaire qui vient me tourmenter chaque jour et me noue jusqu'à la nausée. Mon foie dévoré quotidiennement. Et comme d'habitude, ce soir, je ne trouve pas le sommeil. Je vais rejoindre la chambre de N. pour refaire le monde. Nous serons assis en tailleur, en chaussettes, à disserter sur l'expérience du vide.
Parfois, je suis bien ici...

03/10/2008

03/10/08 - 23:40

GArches 32

Péché mignon, mon petit, embrasse ton papa qui t'aime. Délices stratosphériques et gorge pâteuse. C'est le mélange de mes altérations désespérées. Mes nuits percées s'enjolivent et peuplent mon esprit dispersé. Il y a comme un quelque chose de beau, comme un quelque chose de neuf. Mon péché mignon et moi nous nous regardons pour savoir qui de nous deux tentera l'autre le premier. On se tourne autour, excitation de la séduction, lenteur de l'attente. Comme un bon vin en carafe je le laisse décanter, je l'imagine me pénétrer. Jeu sexuel, désir oral. C'est le plus attrayant substitut à une abstinence forcée.
Et puis il y a la prise. Une violence jouissive qui dure quelques secondes, une contraction du nez qui accroît le juste effort d'une récompense attendue. Ca brûle un peu, ça picote. La tête tourbillonne légèrement pour dégager des sensations peu communes, indescriptibles. On se ressaisit lentement, le cerveau nourri d'une nouvelle matière. Acuité du regard, conscience aiguisée au couteau. Une drôle d'énergie se propage, une énergie bienveillante et apaisante. Il y a peu de choses aussi bonnes que ce saisissement de l'être, cette force toute puissante qui nous fait instantanément habiter un corps, qui réveille les âmes endolories.
C'est l'addiction des faibles, le rituel des planqués. Une route toute tracée vers la descente aux enfers, le manque psychique d'avoir cru un instant avoir été « bien ».
Je perce mon secret pour me libérer du poids de ma honte, c'est facile. Je mets une nouvelle fois à nu une faiblesse misérable et vaine. Parce que finalement je touche de près ce fond dont on parle souvent sans jamais l'effleurer. J'ai cet impérieux besoin de me dire. Je plonge, les amis, bien bas. Et mon péché mignon me donne juste l'illusion que derrière cette forêt épaisse il y a une belle clairière.

03/10/08 - 00:35

Gueule défaite dans le grand miroir de la salle de bain, le nez bouffi et les yeux injectés. La dégaine du type qui se paye une dernière vodka vers sept heures du matin dans un bistrot minable. Triste et penaud de sa descente, abandonné par les artifices d'un faste trop rapide. Il est l'heure de dormir mais il ne veut pas, rester encore un peu, gagner sur le temps qui file. Lampe de chevet allumée au coin du bureau, cendrier qui dégueule, paquet de cigarette à moitié vide. Milles Davis en fond. C'est l'entre chien et loup, la nuit qui se tire et le jour qui arrive avec ses gros sabots.
Quelques tapotements sur le clavier, les idées pas claires. Il invente des personnages d'outre tombe, des putes mais pas vraiment, des toxicos qui décrochent, des alcoolos qui rechutent. La nouvelle comédie humaine en quelque sorte. Il attrape violemment la bouteille de vodka qui reposait sagement dans le freezer, il la décapsule et s'en sert une large rasade. Gorge et boyaux retournés, esprit soulagé. Maintenant c'est l'orée de son monde qu'il entrevoit, quelque chose d'impalpable et de tout à fait déraisonnable. Au diable la raison ! Il veut le toucher de ses soirées grises, le goût du petit, l'odeur du médiocre. La liberté d'être imparfait s'acquiert douloureusement. Il la conquiert sur l'héritage d'un passé pesant et contraignant. Le bonhomme, il a besoin d'être seul, il a besoin des autres, il a besoin de ne plus être avec soi. Il a besoin de la plénitude de ces astres qui se meurent au lointain.
Se détruire, dit-il. Sans imaginer les conséquences des catastrophes. Sans penser qu'il y a des vies après la vie. Juste se détruire, écrire l'inacceptable et noyer ses pensées qui lui pèsent comme un poids mort. Et le trou, l'inévitable vide terrifiant qui l'envahit chaque jour. Chaque jour durant, l'épreuve du passeur. L'épreuve du lendemain qui se profile discrètement avec ses doutes et ses questions. Irrésolubles, angoissantes et pénétrantes.
En fait, le bonhomme, avec ses pulsions morbides, il ne cherche qu'à vivre. Simplement à vivre.

02/10/2008

02/10/08 - 18:11

Garches 31

L'hécatombe de l'ennui s'abat sur le château. Seize heures, l'heure du goûter, des tartelettes sont joliment agencées dans un plateau sur le bar et les petits vieux s'y jettent comme des affamés. Dehors il fait humide et ensoleillé, un temps agréable mais difficilement supportable à la longue, tandis qu'à l'intérieur les chauffages engourdissent les corps alanguis. Dans le salon une partie endiablée de Scrabble, à côté un billard français aux bandes abîmées. J'erre de pièce en pièce, feignant parfois de trouver le repos dans ma chambre avec mes dernières acquisitions littéraires. Mais rien n'y fait, c'est l'ennui. Il accapare l'espace, les odeurs poussiéreuses et les âmes torves. On se jauge parfois pour percevoir le moindre geste, l'initiative qui pourrait nous sortir de cet état lancinant. Il s'assied pour fumer sa cigarette, je m'assied aussi, peut-être naîtra t-elle cette fameuse conversation qui nous mènera loin dans la soirée. Mais non, tout transpire l'ennui, la plainte, l'humour aigre. On se croise, bonjour, bonjour. Parfois on ose un timide et inutile ça va ?
Sur le ponton de nos errance on se jetterait bien. Plonger dans un mouvement inconnu mais tellement plus excitant. Seulement nous en sommes incapables. Bloqués dans nos corps, prisonniers du rétrécissement de nos esprits.
Ca va ? Non. Pourquoi ? Je m'éteins.
Et il faut tout ce temps, cet incroyable temps, pour entrevoir enfin un rayon de lumière. Même si je crois parfois que mon aveuglement sera éternel.

01/10/2008

01/10/08 - 21:51

Un de mes vices m'a rattrapé. Il m'a dit : « Oh là, gamin, il serait temps que tu te réveilles ! » J'en voulais et j'en ai trouvé. On trouve de tout dans une clinique. Précautions de mise, genre agent secret. On efface les traces, on bloque les portes, on vérifie le passage dans le couloir. Et là c'est le plaisir immédiat, deux gros traits bien alignés qui n'attendent que mes narines gourmandes. Plaisir du cerveau qui s'éveille enfin, plaisir de la transgression aussi. Je suis un grand gamin, comme dit mon vice. Le corps habité qui s'agite, la langue qui se délie, l'intellect qui se libère. Je ne suis plus une larve innommable qui se traîne du bar au bureau de ma chambre. Je ne suis plus ce malade figé jusqu'au regard, ce patient geignard et passif qui doit tout attendre de si peu de choses.
La fatigue cède la place à l'émerveillement et, ô joie, je parle à des gens que je ne connaissais pas. Tout me semble facile, possible, je peux évoluer dans un espace qui ne me fait plus peur. Je ne vacille plus, je suis allègre, même léger.
Qu'on me condamne, qu'on me blâme, je m'en tape l'oeil droit avec une queue de fraise. Depuis bien longtemps je me sens enfin bien. Et ce soulagement, cette force, n'ont pas de prix.

30/09/2008

30/09/08 - 19:14

Non mais sinon, parfois, je suis drôle.

Si si...

30/09/08 - 17:54

Garches 30

Papa a oublié le jour où je suis né, comme tous les ans. Mon téléphone est resté désespérément muet toute la journée. De plus, ce crachin irréductible transforme le paysage en morte plaine. Je suis sacrément déprimé, vidé, crevé. Je suis sec et las, incapable d'expulser ces prémices de mélancolie qui m'accablent. Rien à faire, rien à dire. Allongé sur le couvre-lit je fais semblant de me reposer, pour tromper cet ennui qui m'observe narquois. Que voulez-vous que je vous dise Docteur ? Il y a ce poids qui m'entraîne quelque part que je ne connais pas. Mes pensées deviennent obsédantes, démoniaques et l'arrière n'est qu'un vaste chantier de démolition. C'est comme mourir avec la conscience qui nous échappe, elle se fait la malle, excédée de notre vie commune.
Je voudrais retrouver le goût, le désir, l'envie folle, la spontanéité. Mais non, il y a ce poids Docteur, enserrant mes chevilles amaigries dans le lit d'une rivière calme et saumâtre. Pas de vagues, juste un calme étouffant qui écorche l'âme. La vaillance me quitte Docteur, la volonté s'évapore. Je suis pris dans une nasse incolore, inodore, invisible. Je ne voudrais même pas être jeune, beau et intelligent. Juste habiter mon corps, animer mon esprit. Traverser la nuit Docteur est un jeu mortel, on y voit goutte et on serait tenté d'y mettre fin. Je veux dire une fin définitive, absurde et crasse.
Docteur, je vous en prie, aidez-moi à retrouver mes espoirs...

30/09/08 - 12:03

De l'habitude de fêter son anniversaire en clinique.

Elle est pas belle la vie ?

29/09/2008

29/09/08 - 21:04

Garches 29

Assemblée festive au salon autour du prohibé café caféiné. Je m'assieds près de Béatrice, elle me frotte la jambe. Elle est ma mire, la seule personne qui me décroche sourires et baisers. Pourtant cette atmosphère légère me pèse, on parle pour ne rien dire, il y a quelques bons mots, d'autres plus graveleux. Je n'ai qu'une envie, remonter chambre 2 pour m'isoler un peu au son de mes rares disques emportés à la hâte. On a souvent décrit cette cloche de verre qui sépare l'être en souffrance et le monde, je ne m'y attarderai donc pas. Il y a ces moments étouffants, quand les mots des autres se font dissonants, les regards gênés ou pesants. On ne partage rien de plus que le fait d'être ensemble. Et moi, petit, je prends la tengente pour rejoindre ma souricière, mon clavier et mon gobelet en plastique transformé en cendrier de contrebande. J'ai peur des groupes, ils ressemblent trop à des pièces de boulevard. La dynamique veut que l'on soit acerbe et remarquable. Moi je suis timide et introspectif, je ne peux pas, je me fais vite manger. Il y a toujours une personne qui tente de se détacher du lot en parlant sans cesse et plus fort que les autres. Ces groupes là sont profondément iniques, décharnés, compétitifs. Je leur préfère l'intimité de conversations habiles et épurées de toute superficialité. Seulement, la superficialité, il faut apprendre à l'accepter dans les rapports humains.
20h54
Bientôt l'heure des traitements de nuit. Ces pilules qui nous plongent dans le sommeil le plus brutal et abrutissant. Pas de plaisir d'un lit douillet mais plutôt un étourdissement fatal qui emporte on ne sait où. L'infirmière traque les patients munie de son plateau vert, jusqu'à ce que le dernier ait regagné sa chambre. Je passe alors de longues heures à tuer un temps qui me file entre les doigts. Un temps distordu, à la fois long et rapide. Un temps qui marque ses sillons. J'attends alors les premières heures d'un lendemain qui ressemblera étrangement à la veille. Et tout ce cirque recommencera.

29/09/08 - 13:42

Garches 28

Moment de paix dans la brume du matin. Musique au casque et cigarette vissé à la bouche. Long manteau, écharpe et chaussettes longues. Il est sept heures, le château n'est pas encore complètement éveillé. Je profite d'un moment de parfaite solitude sur la terrasse à contempler le parc. Pas de ruminations, pas de pensées sombres, juste cette sérénité étonnante qui m'enveloppe de toute sa force. Je ne suis qu'un homme, je ne raconte que ce que j'expérimente et pas ce que je voudrais expérimenter. Je suis un chercheur, un paumé qui a perdu ses balistes. Ah, solitude ! Toute l'ambiguïté de mes tourments. A la fois un délice que je bois jusqu'à la lie et un démon récurent, une souffrance et une recherche. Il y a mes nuits endiablées, chevauchant entre la lutte et l'excitation et ces petits matins blêmes d'un automne précoce qui me glace le sang. Seul mais volontaire, errant dans l'espace sécurisant de la promesse d'un nouvelle journée. Et cette promesse je l'embrasse presque à chaque fois comme s'il s'agissait de mon premier baiser. Je suis un grand naïf, certains diraient un romantique. Et pourtant j'ai la fâcheuse tendance de vouloir ce que l'on ne peut obtenir. Je me perds dans les circonvolutions du possible, dans les méandres de l'espoir. Espoir désespéré, spontanéité cocue mais aussi goût irrépressible de croire. On pourrait appeler ça un pessimisme gai.
Et puis, petit à petit, les groupes de patients se forment sur la terrasse, discussions envolées, légères ou graves. Comme partout il y a à boire et à manger, je picore, je m'absente, je m'enflamme. C'est certainement le signe d'un début de rémission. Je suis un être affreusement sociable, mon intérieur se nourrit de l'Autre, sans cesse. Ca papote addiction, alcool, dépression, manie. Mais pas seulement. Je me pose souvent la question de savoir pourquoi dans ce genre d'endroit on rencontre des personnes de grande qualité humaine et intellectuelle. Peut-être que les événements difficiles de la vie ont précipité une soif de curiosité et une ouverture d'esprit plus rares « dehors ».
Une fois retourné dans ma chambre je me retrouve avec une somme de livres et un malaise que je ne peux m'expliquer. Je pianote sur Internet qui reste muet. Je m'allonge en fermant les yeux et je pense à la médiocrité de ma vie, à tout ce que je rate, à tout ce que je ne produis pas.
Toujours plus de pilules, pour tout border. Mais pas d'apaisement en perspective. Allez, une cigarette crapuleuse et je file me sociabiliser un peu...

28/09/2008

28/09/08 - 13:59

Garches 27

Garches, c'est reparti pour un tour. Je suis une masse qui franchit le seuil du château le regard torve et la démarche mal assurée. Papa m'accompagne tout en me faisant la leçon, il a une vision des choses si simple que ça me désole encore plus. Oh, vous êtes de retour Monsieur S. ! Oui, je suis une larve incapable de surnager. Je cours les psychiatres et les cliniques. On parle traitement, stratégie, modification, c'est une véritable guerre lancée à toute charge contre l'humeur qui se dérobe. Il fait beau, le soleil inonde la terrasse et les patients conversent allégrement tandis que je fume frénétiquement mes cigarettes, dernier rempart contre les flots de larmes qui montent. Il y a des personnes que je reconnais, notamment B., à mon immense surprise. Quelque part c'est un soulagement de la voir, un îlot de solidité dans un relâchement total. Et les souvenirs de l'enfer du Sénégal qui refluent. Gêne, gestes tendres. Je l'aime la garce.
Il n'y a que le parc qui m'apaise véritablement, il commence à se vêtir des couleurs ocres de l'automne. Les arbres prennent toujours aussi bien la couleur de la saison.
Chambre spacieuse et lumineuse avec un petit coin pour recevoir. Je capte le réseau wifi mais comme plus personne ne vient me parler c'est d'une tristesse infinie. Du coup je me lâche. J'écris autant qu'il m'est possible de le faire mais aussi dans la mesure où l'agilité des mots, l'inspiration, m'ont quitté. Il n'y a qu'une coque quasiment vide qui se trimballe en fumant, en lisant. J'espère de tout coeur qu'un traitement adapté me sortira de cet état léthargique, de cette impuissance manifeste.
Et tous les jours cette phrase rituelle, comment allez-vous Monsieur S. ? Eh bien je vais mal, psychiquement et physiquement mal. Et je ne sais même pas pourquoi. Frustration d'un désespoir stérile et endogène. Première étape : croiser mon destin à celui des autres, m'ouvrir enfin un peu à ce qu'on appelle « la vie ».